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Actualité

Soutien de Didier Eckel
Publié le mardi 16 janvier 2007

Monsieur le Préfet,

Il est évident que le problème que vous pose l’association OSER n’est pas un problème de gestion mais un problème de positionnement face à la pauvreté grandissante dans notre pays (y compris pauvreté des personnes ayant un emploi). Ce positionnement global d’OSER sur l’accroissement de cette pauvreté n’est pas le plus ennuyeux : il s’agit d’un positionnement de type politique assez classique que nous pourrions résumer par un besoin urgent du "partage des richesses" (revendication portée par nombre d’organisations syndicales ou politiques). Ce qui est beaucoup plus dérangeant, c’est que cette association prône une autonomie d’action face à ce qu’il est convenu d’appeler la "réinsertion sociale". Cette autonomie d’action est insupportable à plusieurs titres : I/ - La décentralisation et la politique de la ville ont conjointement et simultanément provoqué un très fort processus (prévisible) d’uniformisation du "travail social". Il s’agit aujourd’hui, pour les "travailleurs sociaux" et pour les associations (entreprises) qui les emploient, de répondre à une commande des collectivités publiques (état, région, département, commune) : les fameuses "D.S.P." (délégations de service public) qui, comme ce nom ne l’indique pas tout à fait, sont au service des institutions politiques (et non des publics). Notons que, grâce à des processus complexes (que je ne développerai pas ici) la décentralisation n’a pas permis une relative autonomie des territoires face à l’état mais a, au contraire, renforcé le contrôle de l’état sur les divers organismes travaillant en région. Une des spécificités de l’état centralisé des années 60-70 était de ne pas être univoque dans ses actions "concrètes". En effet, si une politique était effectivement bien définie, des actions spécifiques, ponctuelles ou territorialisées (soutenues financièrement par l’état) pouvaient exister à côté (voire en opposition) de (à) la politique officielle. Pour cela, deux raisons principales : - D’une part, l’état central n’avait pas les moyens (que lui a donné ultérieurement la décentralisation) de tout superviser directement - D’autre part, l’état tolérait un certain nombre "d’expérimentations" qui n’étaient pas dans sa ligne dans la mesure où un rapport de force politique relativement "musclé" était à l’œuvre (des alternatives étaient à cette époque considérées comme possibles, par les "dirigeants" eux mêmes). Aujourd’hui l’alternance remplaçant l’alternative, l’état devient univoque, plus aucune expérimentation n’est admise. Dans ce contexte, la formule de votre prédécesseur qui demandait à l’association OSER : "êtes vous prêt à travailler avec l’état ?" est très révélatrice. Sans adversité, l’état se stérilise (le consensus comme idéologie dominante). Le politique devient un gestionnaire, on passe du "projet politique" à la "politique des projets" (tous identiques) ! Innover constamment d’un point de vue formel (le projet) pour ne rien changer (reproduction infinie d’un monde social stable et consensuel : "la fin de l’histoire"). Le politique devient donc un cadre (comme tout autre professionnel de la gestion), et donc également un cadre du "travail social". Exit l’acteur politique et prospectif de la transformation du monde social vers un à venir meilleur. II/ - Cette évolution (ou transformation) du politique et de l’état m’amène au second point : Le monde social est rapporté à un problème de gestion, donc la question de la pauvreté est devenue une affaire de gestion des, soit disant, "personnes tombées dans la pauvreté". Un problème d’individus qui n’ont pas eu de chance, qui étaient au mauvais endroit (les "quartiers difficiles", par exemple) au mauvais moment (un cycle économique ponctuellement défavorable). La pauvreté est donc devenue un problème de territoire et d’instant inopportun (et non plus un problème politique, donc de rapports humains). L’association OSER, avec sa prétention à critiquer la formule d’airain qu’est la "réinsertion" est insupportable car plus que la question du "partage des richesses", elle repose, à son niveau, la question de la pauvreté en terme de situation sociale collective et politique. Dans leurs rapports concrets avec leurs publics (les pauvres), les professionnels d’OSER re-situent des responsabilités collectives et donc de la prospective.

Dans ces conditions, je ne peux évidemment pas croire, Monsieur le Préfet, que les problèmes posés par cette association soient d’ordre économique.

Didier Eckel : ex enseignant (sociologie) auprès de "travailleurs sociaux"


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