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EXIL
Publié le vendredi 1er décembre 2006

EXIL

PROLOGUE.

BERLIN 1989. Le mur de la honte est pris d’assaut par les citoyens. Édifié par le gouvernement de l’Allemagne de l’est en 1961 pour satisfaire les dirigeants du Kremlin, il se veut le symbole de la séparation entre l’enfer capitaliste et le paradis socialiste. A coups de pioches, de masses, à mains nues, la population s’acharne des deux côtés à le détruire. Ses débris orneront bientôt l’intérieur des Berlinois, comme pour mieux exorciser trente années de malheur. Suivent des jours de fête et d’illusions. Les “Ossis” sont conviés à admirer les vitrines de l’ouest. Au passage de ce qui n’est déjà plus tout à fait une frontière, on leur a remis une poignée de deutschmarks afin qu’ils goûtent aux délices de la société de consommation, objet de tant de désirs frustrés. Comme pour quelqu’un soumis à un trop long jeûne, il n’est pas question de se goinfrer : regarder mais pas toucher. Les magnifiques vêtements, les luxueux appareils ménagers, la télévision écran géant, la chaîne hi-fi, ce n’est pas pour eux. Avec 150 marks en poche, on devient vite raisonnable.

A l’ouest, les intellectuels applaudissent. Les philosophes proclament la fin de l’histoire. Le monstre s’est effondré sur lui même, rongé de l’intérieur par des décennies de mensonges et de crimes. Les économistes libéraux saluent la victoire définitive du marché. Par KO technique. Les idéologues soldent les comptes avec Lénine, Marx et même Robespierre coupables d’être à l’origine de tous les maux du siècle qui s’achève. Toute critique de ce “nouvel ordre” naissant est suspecte de faire le lit du totalitarisme. La pensée unique,le politiquement correct, le prêt à porter idéologique règnent sans partage. Les dirigeants des partis communistes occidentaux, admirateurs, la veille encore, du “bilan globalement positif”, soutiens zélés de toutes les répressions contre les peuples révoltés de Budapest, Prague, Varsovie, hôtes complaisants des stations balnéaires de la Mer Noire aux frais des Brejnev, Honecker et autres Ceaucescu se refont une virginité à coups de reniements.

Enthousiaste, la diaspora trotskyste croit son heure venue. C’est certain. La révolution débarrassée de bureaucrates va reprendre sa marche en avant. La démocratie, le socialisme autogestionnaire, vont se répandre. Mais tout vient trop tard. A contre pied, à contre temps. L’histoire ne repasse pas les plats. Entre les anciens groupes dissidents, squelettiques, divisés, à l’est, et une gauche radicale exsangue, exténuée par vingt années de recul, à l’ouest, la jonction ne se fait pas.

Après quelques mois de folles espérances, il faut se rendre à l’évidence. De la dégénérescence, de la gabegie organisée par les dictatures, de la corruption généralisée et de l’étouffement de la démocratie, ne naîtra aucun monde meilleur. Solidarnösc passe de l’autogestion au réalisme de marché à grands coups de privatisation et de goupillon. Les Ceaucescu sont liquidés, après un “procès” dont, fins connaisseurs en la matière, ils ont dû goûter toute la subtilité de la mise en scène. Mais ce sont leurs clones qui s’installent au palais. La Nomenklatura russe tente une impossible auto-réforme. Les usines, du moins celles qui fonctionnent encore, passent de la propriété d’État à la propriété privée, les anciens directeurs transformés comme par magie en entrepreneurs. Des centaines de milliers de licenciements accompagnent cette “normalisation”. Les aides du FMI vont alimenter les comptes numérotés de la famille Elstine et de sa cour, pendant que les directives libérales, la diminution,voire la suppression des dépenses sociales, s’appliquent à l’encontre d’une population hébétée qui sombre dans la détresse. Sous les coups de l’impuissance, la dislocation du bloc soviétique, de la Yougoslavie, sonnent le réveil des nationalismes. Des états croupions proclament leur indépendance. Des minorités revendiquent le droit d’en édifier un. Des “peuples sans histoire” s’inventent des frontières mythiques qui ne les protègent ni de la misère ni de ceux qui veulent les mettre au pas. C’est le temps d’une “histoire maudite dont le ventre donne naissance à de minuscules républiques” Guerres de conquêtes, annexions, guerres de libération nationale, les opprimés d’hier devenant à leur tour oppresseurs. Délires identitaires engendrés par les fantasmes de puissance ou les souffrances de l’existence. Des seigneurs de la guerre à la tête de compagnies de soudards sèment la terreur dans les villages : pillages, viols, exécutions sommaires. Rien ne manque au tableau de l’apocalypse. Alors, il faut fuir. Par n’importe quel moyen. Quitter ces terres inhospitalières où l’on a faim, où il fait froid, où l’on risque sa peau, où tout est détruit, où il n’y a pas la plus petite lueur d’espoir. Tout tenter pour passer la frontière. Vendre ses derniers biens, donner jusqu’à son dernier sou pour atteindre le monde merveilleux Devenir un réfugié.

Décennie perdue

C’est au tournant des années 90 que la question de l’accueil des demandeurs d’asile se pose au FAR. Une famille d’Albanais fuyant les dignes successeurs d’Enver Hoja est hébergée dans le cadre de notre service extérieur. Quelques mois plus tard, elle obtient une place en CADA. Séjour inoubliable pour les salariés puisqu’à son départ, il fallut remettre à neuf le T3 qu’elle occupait. La cuisine avait particulièrement souffert : nos hôtes, sans doute peu au fait de la technologie, avaient la fâcheuse habitude d’allumer un feu de bois à l’intérieur du four de la gazinière... Leurs voisins du petit immeuble HLM ne surent jamais à quoi ils avaient échappé.

Tout ceci est anecdotique mais l’épisode fut l’occasion d’un texte pour le rapport d’activité des 15 ans de l’association et d’un débat au sein du conseil d’administration. Dominique CASTAGNET, l’un des fondateurs du FAR écrit : “Imaginez que vous êtes né dans un pays pauvre, très pauvre, et comme l’un ne va jamais sans l’autre, dans un pays régi par une bonne vieille dictature bien solide. (.....) Vous en avez marre de voir votre famille crever la faim, crever d’aculture, de manque de liberté, de manque de soins. Vous avez été militant dans une organisation clandestine, vous avez été torturé, ou plus prosaïquement, vous avez manifesté un jour et été arrêté quelques heures. Alors un beau jour ou plutôt une sale nuit vous partez avec votre baluchon et les mômes...(...)”

A cette époque, l’OFPRA qui tranche sur le bien fondé des demandes d’asile politique travaille lentement. Le candidat au statut de réfugié attend souvent le verdict pendant plusieurs années. L’immigration économique est stoppée depuis 1974, année qui marque l’entrée en récession des principales économies du monde capitaliste. Au fil des ans, le droit au regroupement familial se restreint et les visas pour étudiants sont délivrés au compte-gouttes. Pour pouvoir entrer et s’installer légalement en France il faut désormais s’engouffrer dans le labyrinthe qui mène au statut de réfugié. L’issue est incertaine mais l’autorisation provisoire de séjour délivrée pendant la durée de la procédure donne également le droit au travail. La lenteur joue en faveur des requérants : lorsque tombe la sentence, le candidat à l’exil est souvent titulaire d’un emploi, paye un loyer et des impôts, est parfois marié et père/mère de famille. En cas de refus de l’OFPRA, il a alors d’autres possibilités d’obtenir une régularisation. En 1993, juste avant de passer la main, la gauche gouvernementale met fin à cet intolérable laxisme.

Les moyens de l’OFPRA sont renforcés afin d’accélérer la procédure et le droit au travail est supprimé. La volonté de pousser les prétendants au renoncement est manifeste. Les autorités espèrent également qu’une fois les recours épuisés, les déboutés rentreront chez eux. Parallèlement, les enquêteurs de l’OFPRA se font plus chicaniers. Il ne suffit plus de raconter les persécutions et les tortures : il faut apporter les preuves matérielles, montrer les cicatrices.

L’octroi du statut est aussi tributaire de l’actualité. L’émotion éphémère provoquée par les images du malheur qui ruissellent jusque dans les assiettes, à l’heure des repas, influencent l’opinion et les décisions de l’OFPRA. Ainsi les Somaliens, les Roumains et plus tard les Kosovars seront-ils relativement nombreux à obtenir des papiers. Puis on décrète que la démocratie et l’espoir sont restaurés et on passe à l’ordre du jour.

Le moment choisi pour limiter encore les possibilités d’installation n’est pas neutre. C’est en 93 que le nombre des chômeurs passe la barre des trois millions. Année noire dans une décennie qui n’en manquera pas sur le plan économique. Le Pen et son Front National continuent leur progression dans les sondages et ses idées gangrènent l’électorat des partis traditionnels de la gauche. Bien que réellement stoppée depuis vingt ans, l’immigration alimente les fantasmes des laissés-pour-compte d’une société de plus en plus inégalitaire et cynique.

Le manque de travail, la misère sont mis sur le compte des immigrés, pourtant premières victimes de la crise. En supprimant le droit de travailler aux demandeurs d’asile, la gauche envoie un signal fort : la France ne sera plus terre d’accueil pour “toute la misère du monde”. Dans ce contexte, les protestations contre cette politique restrictive sont faibles. Une manifestation nationale organisée à Paris rassemble péniblement 15 000 manifestants. Quelques députés imprudents du Parti socialiste qui s’étaient joints au cortège sont gentiment raccompagnés à leur Safrane par des militants libertaires, peu enclins ce jour-là à goûter aux joies de la dialectique.

Le retour de la droite va aggraver une situation déjà difficile. Sous sa fausse et truculente bonhomie, le Ministre de l’Intérieur Charles Pasqua déclare la guerre aux sans papiers. Sous ce vocable sont désignés pêle-mêle les déboutés du droit d’asile, les immigrés clandestins, ceux qui font l’objet d’une injonction de quitter le territoire français. L’Europe en construction ajoute sa pierre à l’édifice et se dote d’une machinerie bureaucratique apte à décourager les plus obstinés. L’espace Schengen se met en place. Il est désormais interdit de tenter sa chance ailleurs lorsqu’on a été débouté dans l’un des pays de cet espace forteresse. Malgré les difficultés rencontrées, les candidats à l’exil sont de plus en plus nombreux.

Décidément, pour les damnés de la terre, le monde ne va pas mieux.

Le gouvernement gesticule, affrète quelques charters, défonce la porte de l’église de Saint Bernard à coups de hache devant les caméras, fait tant et si bien qu’il retourne l’opinion publique contre lui. Un fort courant de sympathie se développe autour de celles et ceux qui semblent prêts à tout, même à risquer leur vie, pour obtenir le droit de séjourner en France.

Intellectuels, artistes, femmes et hommes politiques, chacun y va de son communiqué de solidarité. A l’automne 1996, une manifestation de soutien rassemble 100 000 personnes à Paris.

En avril 1997, Jacques Chirac dissout l’assemblée nationale et une majorité PS, PC, Verts s’installe au gouvernement. Dans quelle mesure cette victoire est due au rejet de la politique du tandem Pasqua-Juppé vis à vis des sans papiers, nul ne saurait le dire avec certitude. Pendant la courte campagne électorale qui suit la dissolution, un discours différent se fait entendre à gauche. Dans un élan oratoire, Lionel Jospin promet l’abrogation des lois Pasqua et le Parti Socialiste, comme à chaque échéance électorale, s’engage à accorder le droit de vote aux étrangers. Une foi l’ivresse retombée, les promesses sont oubliées. Une circulaire dite Chevènement, du nom du nouveau ministre de l’intérieur, permet de régulariser 60 000 personnes. Mais ce sont plus du double qui, sur la foi des promesses, sont sortis du bois.

Les recalés sont renvoyés à leur triste sort de clandestin. Suprême hypocrisie, Lionel Jospin explique qu’ “on n’ira pas les chercher “. Quant aux régularisés, ils obtiennent des titres de séjour d’un an, renouvelables, mais pas la carte de dix ans qui ouvre des droit sociaux (RMI).

FAR Pâques 2001.

Agitation des grands jours. Le restaurant du Foyer est aménagé en salle de réunion. Les tables du réfectoire tiennent lieu de tribune à une assemblée générale improvisée en toute hâte. Des familles de réfugiés se serrent autour des deux canapés fatigués du ”coin lecture”. Les enfants, insouciants, dorment dans les bras de leur mère ou explorent les lieux avec une prudence de petits chats. Les salariés du FAR ont répondu présents à l’appel de leurs collègues débordés, de même que quelques inconditionnels de la solidarité, militants de toutes les causes désespérées. La presse, alertée, vient aux nouvelles.

A la “tribune”, les responsables du Foyer expliquent la situation, relayés par des traducteurs improvisés à proximité desquels s’agglutinent les familles.

Que s’est-il passé ? L’augmentation du nombre des dossiers de demande d’asile a entraîné l’épuisement rapide des crédits alloués par le ministère et destinés à assurer le logement de ces personnes. Les fonds d’une année sont engloutis en un trimestre. La Préfecture ne peut plus étendre le dispositif d’accueil d’urgence dans les hôtels, et les nouveaux arrivants se retrouvent à la rue, sans solution. Mais le flux des candidats à l’asile ne tarit pas. Ils se présentent à la porte du FAR, seul lieu ouvert en permanence, où l’on est sûr de pouvoir trouver au moins de quoi manger, se laver, et se reposer quelques heures. Ces arrivées quasi journalières occasionnent de nombreux débats au sein de l’équipe des salariés. L’image d’un Far unanime, prêt à tous les sacrifices pour accueillir ceux qui viennent frapper à sa porte, ne correspond pas toujours à la réalité. En maintes occasions, la mise en place de quotas est évoquée, justifiée par la nécessité de ne pas pénaliser les populations traditionnelles des CHRS. Les demandeurs d’asile célibataires qui se présentent alors que le foyer est bondé, sont repoussés. Quand ils refusent malgré tout de quitter les lieux, nous faisons appel à la police.

Mais dans notre société de droit, qui pourrait refuser un toit à des gosses ?

Fait nouveau dans l’histoire de l’association, nous sommes donc confrontés à l’impératif moral d’accueillir des familles avec leurs enfants. Juridiquement, cela ne nous est pas possible puisque l’agrément dont dispose le CHRS ne couvre pas l’accueil des mineurs. Désormais, à chaque arrivée, nous demandons une autorisation à la DDASS. Celle-ci nous est accordée, souvent dans le cadre de l’accueil d’urgence, pour trois nuits ou pour le week-end. Cet arrangement n’est que verbal et jamais, en 18 mois, nous n’obtiendrons un accord écrit. Le gîte proposé est sommaire : nous ne disposons, lorsqu’elles ne sont pas occupées, (c’est à dire presque jamais), que de quatre chambres pouvant héberger (en se serrant un peu !) plus de deux personnes.

Il faut donc pousser les murs. Les chambres à un lit vont souvent offrir un abri à deux, trois personnes qui dorment sur des matelas posés à même le sol. La salle TV, au grand dam des résidents, est convertie en dortoir.

Le médecin de l’établissement voit avec stupéfaction son cabinet médical se métamorphoser en résidence pour famille nombreuse. Pendant plus de six mois, il auscultera sans rechigner ses patients dans un bureau succinctement aménagé. Pour l’ameublement, choisissez bien, choisissez But ! Les canapés avachis de notre salon ont l’énorme mérite de pouvoir être transformés en lit douillet. Pour le reste, quelques vieux matelas et couvertures prêtés par le DAL ou offert par des militants de la cause feront l’affaire.

La vie s’organise tant bien que mal avec ses tracas domestiques : amples tablées au moment des repas, petits ennuis de santé, soucis d’intendance, enfants qui courent entre nos jambes, démarches pour vacciner et scolariser tout ce petit monde....

Mais la ronde est sans fin. Chaque nouvelle journée livre sa procession. Des gens hébétés de fatigue, débarqués d’un camion à une station-service, parfois sans même savoir dans quel pays ils se trouvent et ne parlant pas la langue .

Alors, quand toutes les pièces sont remplies, lorsque même les deux réfectoires sont aménagés en dortoirs pour la nuit, qu’une demi douzaine de célibataires dorment dans les buissons qui bordent le foyer, que des salariés craquent, on se dit que ça ne peut plus durer.

L’assemblée générale se termine. Décision est prise de faire appel aux pouvoirs publics.Une démarche similaire est engagée par le “collectif pour l’égalité des droits et contre le racisme” . Nous décidons également de solliciter l’association Tremplin pour qu’elle rouvre son asile de nuit fermé depuis la fin de la période hivernale. Rien de très exaltant, en somme... Et surtout rien d’immédiat.

Tard dans la soirée, quelques salariés hagards font le bilan de la journée. Les portes de l’établissement ne sont pas encore fermées. Dans le hall, une nouvelle famille, Arménienne, un couple et ses trois enfants, affamée, exténuée, nous demande asile ...

Quartier Reyssouze.

Jojo les doigts de fée et Raymond, dit la fouine, s’affairent autour d’une porte au 6ème étage d’un immeuble HLM. Les copains du “Droit Au Logement” ont besoin d’un coup de main pour recevoir du monde, et ça ne se refuse pas. Un repérage préalable a permis de localiser les “logements vacants”, comme ils disent à l’office. Pour préparer une “réquis”, comme ils disent au DAL. Jojo, pinces en mains, opère avec délicatesse. Pour faire prolo, Raymond, a revêtu un bleu de travail, trois fois trop grand, et dans lequel il manque régulièrement de s’entraver. Une casquette Nike défraîchie, dissimule ses cheveux. Jojo s’est également habillé pour la circonstance. Sauf que son bleu à lui, est rouge... Ce qui rompt l’harmonie du couple de travailleurs censé oeuvrer pour Bourg Habitat.

La garniture de la serrure est découpée et ôtée en finesse. Jojo s’attaque maintenant au barillet, pièce maîtresse du dispositif, pendant qu’une admiratrice immortalise la scène pour la postérité. Le barillet résiste, couine un peu, se tord, se vrille, et fini par céder dans un râle. Jojo pousse les débris du récalcitrant à l’intérieur de l’ appartement, à l’aide d’ un tournevis. Tu vois, dit Jojo en rigolant, c’est un serrurier qui m’a montré le truc... Les deux compères sont maintenant dans le logement. Nickel. Type F3, tout confort, chambres spacieuses,cuisine fonctionnelle, baignoire, balconnet, peintures et tapisseries refaites à neuf. Jojo installe une nouvelle serrure achetée la veille chez Casto. Il ne reste plus qu’à refermer la porte et passer à l’appartement voisin.

Le même scénario se répète. Avec une variante. Imaginez la scène. Jojo à quatre pattes sur le perron, tournevis à la main, en train de besogner la nouvelle serrure. Raymond à l’intérieur, nettoyant les débris. Toujours travailler proprement. Il entend Jojo dire : « bonjour Monsieur ! » Il pense : « ce Jojo, quel farceur ! » Mais une autre voix venant de la coursive lance : » alors, ça bricole ? » Stupéfait, il s’avance jusqu’à l’entrée et se trouve nez à nez avec un type, accoutré comme lui, à deux détails près : le bleu de travail lui sied à ravir et il est orné de l’écusson de Bourg Habitat. Une conversation surréaliste s’engage.
- On change la serrure, explique Jojo, histoire de dire quelque chose. D’ailleurs, c’est la vérité.
- Ils n’ont plus les clefs à l’office ?, rétorque le concierge (car c’en est un, c’est sûr...)
- Jojo : Non. Sinon ça serait plus facile. Sûrement...
- Le concierge : « ils n’ont pas de double ? »
- Jojo : « non, ils ont paumé les deux jeux... Incroyable, non ? » En effet...
- Le concierge : « Ah bon.. ».
- Raymond, tétanisé : « Ben, oui.. Vous savez, l’administration... »
- Le concierge : « ils vont installer des nouveaux locataires ? »
- Jojo, audacieux : « oui, une famille. Vous n’ êtes pas au courant ? » Le concierge : « non, c’est bizarre. » Pour le moins... Raymond, pour faire diversion : sinon le boulot, ça va ? pas trop de soucis dans le quartier ? Et le concierge de parler des jeunes,un peu turbulents, un peu bruyants, qui laissent souvent traîner les canettes de bière dans l’entrée, mais qu’il faut comprendre, avec tout ce désoeuvrement et ce chômage, ces parents débordés... Pas l’ombre d’un propos raciste, pas un soupçon d’aigreur. Si on avait le temps on resterait pour l’apéro. Mais quand même, ce brave et honnête concierge, ça le tracasse qu’on ne l’ait pas prévenu de l’arrivée de nouveaux locataires. Surtout, deux salariés de la même entreprise en costumes dépareillés, c’est un peu intriguant. Le chef en rouge, l’ « arpet » en bleu ? le contraire ? Le regard n’est pas méfiant, mais un rien dubitatif.

Il nous annonce qu’il a une réunion à 9h le lendemain avec ses patrons et qu’il posera la question.

Allez, salut, continuez bien et bonjour chez vous ...

Il faut conclure. Le travail est rapidement achevé, les outils rangés en un tour de main. Les deux zèbres décident de renoncer à la suite du programme (deux autres apparts à “sécuriser”) et de mettre les bouts. 9h le lendemain, ça ne laisse pas gras de temps pour se retourner. Il faut rapidement prévenir les commanditaires et avancer l’heure de l’action.

Le jour suivant, branle-bas de combat au 5bis de la rue des Crêts. Les équipes se constituent. On bouscule un peu les familles qui empilent leurs maigres effets dans des véhicules. Le fidèle J5 déborde de matelas tachés, couvertures peluchées, meubles tristes, plaques chauffantes graisseuses et rouillées. Toute la misère du monde.

8H45. Le cortège de voitures se gare devant l’immeuble. La petite troupe s’engage dans l’escalier. Vite, vite. L’avant garde, essoufflée par la course, ouvre les portes et les familles prennent possession des lieux. Les journalistes sont là. Les premiers matelas arrivent par l’ascenseur et sont rapidement installés. Les oriflammes et les blasons du DAL sont accrochés au balcon. Il était temps. Les officiels de Bourg Habitat, alertés par notre gardien d’immeuble, parviennent à l’étage presqu’en même temps.

Le premier contact donne à penser aux fâcheux qu’ils ne sont pas les bienvenus. Un débat académique s’engage sur le droit de propriété, la licité des occupations, la dégradation du bien d’autrui, et des tas d’autres choses déplaisantes. Discussion polie, quoiqu’un peu tendue.

Comme les nouveaux occupants refusent de quitter les lieux, un huissier est appelé en renfort. Accueilli par quelques noms d’oiseaux, que par pudeur nous tairons, il constate. D’abord que les serrures originelles ont été changées, puis, que les occupants occupent. Il note le nom et la profession des intrus. Le dernier à décliner, espiègle et rebelle, le rembarre d’un “Pif le chien ,chien”, qui ravit l’assistance.

Les fonctionnaires de l’office ne se décident pas à partir. On hésite, on piétine, on tourne en rond. Le service technique remet une nouvelle serrure. Pendant qu’une partie de la troupe taille la bavette, d’autres techniciens, Jojo et Raymond, peinent sur deux nouvelles portes, à l’étage au dessus.

Puis les pénibles finissent par s’en aller. On peut brancher l’électricité, ouvrir les compteurs d’eau. Une commission se charge de l’intendance et un pique nique improvisé permet à toute la compagnie de se restaurer. Fin du premier round.

Au tribunal.

Ce sont en tout sept familles, installées par le DAL et OSER dans six appartements , qui sont convoquées , suite à une action en référé lancée par Bourg Habitat. Parallèlement, le Président de l’office soumet à la Préfecture des propositions pour le relogement des familles. Dans une lettre au Préfet, il expose que la seule solution permettant de les accueillir légalement consiste à ce qu’elles deviennent sous- locataires d’une association d’insertion par le logement, elle-même locataire de Bourg Habitat. La solvabilité devant être assurée par l’État.

L’association OSER se déclare prête à gérer le dispositif mais on lui fait savoir qu’on ne lui a rien demandé. Il sera confié à l’ALATFA.

Assis en rang d’oignons, les enfants sur les genoux, l’air grave , les parents attendent d’être jugés. Les défenseurs des causes perdues, les solidaires de toujours, se serrent à leurs cotés. L’inévitable cafard des renseignements généraux trône sur son siège réservé et prépare mentalement son rapport. A une table, les journalistes prennent des notes. La matinée s’étire.

Séance ordinaire où défilent à la barre des petites gens poursuivies pour de petits péchés : dettes, bagarre d’ivrognes, insultes, clôtures litigieuses.... Peu avant midi, à l’appel de leur nom, les sept couples s’avancent, très intimidés.

C’est le DAL qui ouvre les portes, ce sont les militants de l’association OSER qui installent dans les appartements auto-réquisitionnés, mais ce sont les familles qui sont poursuivies. L’acte d’accusation tient en quelques mots : occupation illégale, violation de la propriété privée. Dans 300 ans, des chercheurs médusés découvriront qu’à l’aube du XXIéme siècle, on condamnait encore des gens sans toit pour avoir occupé des logements vides. Bourg Habitat s’est constitué partie civile et son avocat n’y va pas de main morte : le droit à la propriété privée est déclaré inviolable et sacré. Bigre ! Et nous qui croyons, pauvres naïfs, que c’est le droit d’avoir un toit pour vivre qui est intangible... Le requérant demande l’expulsion immédiate avec, il n’y a pas de petits profits, paiement du loyer depuis la date de l’entrée dans les lieux. L’avocate des familles plaide la légitimité de l’occupation, la nécessité impérieuse de mettre les enfants à l’abri. L’humanité contre la froide rigueur de la loi. Surtout, elle demande avec habileté un report, le temps de trouver une solution autre que le retour à la rue pour les familles.

Solution retenue par le Président du tribunal. L’affaire est renvoyée sous quinzaine. Fin du deuxième round.

Pressé, le Directeur de Bourg Habitat décide de faire couper l’électricité et le gaz dans les appartements occupés, sans même attendre le jugement. Il faudra l’intervention virulente des salariés du FAR auprès de la Préfecture pour obtenir le rétablissement de l’électricité. Le gaz ne sera jamais rebranché et les familles seront contraintes aux douches froides jusqu’à leur relogement.

Les semaines se succèdent. De coups de poing en coups de gueules, de rassemblements en délégations, d’occupations en tractations, l’équipe du Far arrive tant bien que mal à affronter les difficultés. Une visite à l’improviste dans les locaux de la DDASS, familles en tête, permet après deux heures d’un face-à-face tendu, d’obtenir des solutions pour deux d’entre elles.

Au-delà de la devanture austère du fonctionnaire, toujours on trouve l’humain, coincé, comme tout le monde, entre ses contraintes professionnelles et ses émotions. Et c’est tant mieux.

Ainsi, les rapports de l’association avec les autorités ne vont jamais jusqu’à la rupture.

Au foyer, la vie quotidienne se réorganise. La surcharge de travail, réelle, importante, est compensée par le sentiment de remplir, en ces jours denses, un rôle irremplaçable, d’être dans le juste. La présence d’enfants dans l’établissement amène de la gaieté. Les autres résidents modèrent leur langage, dissimulent leurs défauts, se montrent patients, attentifs. Ils fondent, comme nous, devant tous ces bambins qui jouent dans les couloirs, se déchaînent en éclats de rire sonores, chipent les framboises et les tomates de Nanar, le jardinier, offrent leurs dessins candides aux animateurs.. Melocoton et Boule d’or. Nous vivons des moments forts. Et puis, pour tout dire, souvent on se marre bien. Le petit coté fripon des réquisitions, avec ses secrets, ses expéditions nocturnes, a son charme. Des soutiens extérieurs se manifestent, frêles, et d’autant plus réconfortants. Des associations apportent leur appui. Des inconnus nous fournissent du matériel : couvertures, matelas, vaisselle, jouets pour les enfants...

Souvent, on fait la fête. A l’issu d’un enième rassemblement devant la Préfecture, tout le monde se retrouve au FAR pour un couscous auquel participent 120 personnes. Une autre fois, au quartier de la Reyssouze, une soirée est organisée dans le but de tisser des liens avec les habitants. Le succès est mitigé malgré une invitation largement diffusée dans les boites aux lettres. Les jeunes nous regardent de loin, inquiets et mécontents des voitures de police qui patrouillent un peu plus fréquemment, depuis l’installation des nouveaux arrivants. Quelques uns franchissent la porte, mais la relation entre les communautés ne se fait pas. Les barrières linguistiques y sont pour beaucoup. La méfiance réciproque aussi. En milieu de soirée, deux dames âgées, tirées à quatre épingles, se présentent timides et hésitantes à la porte. Elles habitent le quartier depuis près de trente ans. Elles ont lu les articles de presse, ont vu les militants d’Oser et du DAL installer les familles avec leurs enfants, et elles approuvent. Le mal vivre au quartier ? Oui, bien sûr. Les incivilités, le boucan que font les gosses dans les entrées, les vols, les petits trafics. Mais c’est leur quartier. Et puis avec la retraite et une pension de veuve, où aller ? Nous les rencontrerons souvent par la suite, sur un marché, au hasard d’une promenade. Elles ont tissé des liens avec les familles, ont aidé les mamans dans la gestion du quotidien. Elles ont été un peu tristes quand elles sont parties, ne comprenant pas qu’on ne les laisse pas vivre dans ces logements dont personne ne veut.... Elles ne sont pas représentatives de l’ensemble des habitants. Les autres ne sont pas venus.

Fin juin, la situation empire. Les salariés du Far se retrouvent isolés face aux nouvelles familles qui arrivent quasi quotidiennement. Les sept familles ont été relogées conformément aux propositions de Bourg Habitat, ce qui est une réelle avancée. Mais aucune solution, en rapport avec les besoins, n’émerge des pouvoirs publics. Une réunion a lieu le mardi 3 juillet en présence du Préfet, des représentants d’OSER, du DAL et du “Collectif pour l’égalité des droits et contre le racisme”. Accouchée au forceps, après de nombreux courriers restés sans réponse, elle est décrochée à l’issue d’un rassemblement au square Joubert. Ultime vexation, la responsable éducative du FAR, “coupable” d’avoir conduit une liste aux précédentes élections municipales, est exclue de la délégation. Les autres salariés décident de boycotter l’audience qui se déroule donc en l’absence des principaux acteurs. Cette rencontre débouche sur la mise en place à partir du 20 juillet, d’un dispositif qualifié pompeusement de “global”. Gérée par l’ALATFA, cette “cellule d’orientation” sera chargée d’assurer un premier accueil centralisé des demandeurs d’asile, afin de les affecter dans les lieux d’hébergement respectifs. Mais de nouveaux lieux d’hébergement, il n’est point question. Le pôle fonctionnera en semaine jusqu’à 17h et n’ouvrira pas les week-ends. Enfin, ce dispositif ne concerne qu’une catégorie de demandeurs, à savoir les familles avec enfants ou les personnes malades.

Qu’adviendra-t-il des célibataires qui dorment à même le sol sous les fenêtres du Foyer ?

Au lendemain de cette rencontre, les salariés du FAR se retrouvent en assemblée générale. Ils constatent. Qu’il est impossible d’entasser plus de familles dans les locaux. Que les épreuves de force à répétition pour évacuer les couples qui se cramponnent avec leurs enfants aux canapés du salon après un refus, ne sont décidément pas dans les traditions du foyer. Qu’imposer aux célibataires de vivre dans les buissons à la lisière du foyer non plus. Que la police, appelée quelques fois en renfort, refuse d’intervenir. Que nous sommes d’accord avec ces policiers. Qu’en gros, tout ça ne peut plus durer. Qu’il faut agir.

CNRO 4 juillet.

Toutes les hypothèses ont été examinées au cours de l’assemblée générale. La “Charité”, vieux bâtiment qui abritait jadis une maison de retraite, et qui se délabre peu à peu, a été visité à maintes reprises au cours des dernières semaines. Les grands jardins offrent un terrain de jeu idéal pour les bambins. Mais l’immensité et la vétusté du lieu nous font reculer. Les techniciens n’ont pas pu restaurer les circuits électriques, les câbles d’alimentation ayant été sectionnés. Ils assurent qu’on pourrait rétablir l’eau, mais en vérifiant préalablement les centaines de robinets, syphons, chasses d’eau, baignoires...Travail de titan. Et puis, on veut loger des familles en assurant leur bien-être et leur sécurité. Pas créer un nouveau Sangatte. Un immeuble appartenant à une banque, entièrement rénové mais inoccupé depuis des années, est également envisagé. Mais c’est un véritable coffre fort. Une rangée de projecteurs s’allume dès le franchissement du périmètre de sécurité, ce qui annonce d’autres gâteries informatisées à l’intérieur. Et Jojo et Raymond travaillent à l’ancienne. La pince monseigneur, le chalumeau à la rigueur, mais pas les hautes technologies. L’assemblée générale s’éternise. L’ultime solution qui nous reste est de nous replier dans une église, à conditions de vaincre les réticences des anticléricaux exaltés de l’équipe.

A midi moins le quart, l’un d’entre nous lance : “Et l’ancien immeuble du CNRO ?”. Située dans le quartier du Pont des Chêvres, à 400 mètres environ du FAR, cette construction, servait jusqu’à ces dernières années de villégiature aux retraités du bâtiment. Elle est propriété de Bourg Habitat. Décidément..... Au fil des départs en maison médicalisée et des décès, l’institution s’est peu à peu vidée, jusqu’au départ du dernier pensionnaire. Son occupation avait été envisagée dès le printemps, mais l’un des étages étant temporairement habité par des jeunes filles du PRADO, nous avions renoncé. Justement, les demoiselles viennent de regagner leur foyer refait à neuf. L’édifice est donc libre.

L’équipe de techniciens est dépêchée sur place à l’heure du déjeuner. Riri remplace Jojo, retenu par d’autres obligations. La première porte d’entrée, qui donne accès à un sas, n’est pas fermée à clef. La seconde s’ouvre, à peine bousculée. Le rez de chaussée est constitué d’une succession de bureaux disposés en enfilade sur toute la longueur de l’immeuble. Un escalier principal donne accès aux étages. Le premier est ouvert. C’est celui qui servait de domicile temporaire aux adolescentes. Un corridor, éclairé par d’immenses baies vitrées qui donnent sur la rue, distribue l’accès à huit studios. Ils sont fermés mais, ô miracle, sur certaines portes, les clefs ont été scotchées. Sans doute pour ne pas les perdre... Les deux compères visitent un à un les appartements accessibles. Ils se composent chacun d’une cuisine, d’un salon, et d’une salle de bain. Occasionnellement ils disposent d’une chambre supplémentaire. La kitchenette est parfois encore équipée d’une cuisinière. Une armoire électrique abrite les huit compteurs qui desservent les disjoncteurs des logements. Les fusibles, impressionnants, ont été ôtés, mais ils attendent sagement sur une petite étagère le moment de reprendre du service.

Un rapide coup d’oeil aux étages supérieurs révèle qu’ils sont condamnés au moyen de panneaux de contre-plaqué, sommairement vissés sur les chambranles des portes qui donnent accès au couloir. Probablement pour éviter que ces demoiselles ne fassent les folles dans les galeries... En tout cinq étages, quarante studios, le lieu idéal.

De retour au foyer, les missionnés font leur rapport. Une brève réunion avec les familles permet de les informer du déménagement immédiat. La petite troupe se met en chemin qui, à pied qui, en voiture. L’inaltérable J5 ferme la marche. Arrivée à l’immeuble, la joyeuse bande s’engouffre rapidement et prend possession des lieux. Avertis, les journalistes sont déjà là.. Pendant qu’on s’active dans les studios du premier, deux militants du DAL changent la serrure de la porte d’entrée, histoire qu’on se sente chez soi... D’un pas débonnaire, passe un concierge qui les salue, faussement courtois. Et s’en va prévenir ses chefs. Dix minutes plus tard, une volée de salariés de Bourg Habitat, Directeur en tête, s’abat sur l’entrée. Les occupants ont eu le temps de s’enfermer à double tour. Ils refusent d’ouvrir et deux policiers arrivés en renfort s’attaquent à la serrure nouvellement posée. Le lendemain les journalistes raconteront la scène d’une manière épique : “un vent de panique s’engouffre dans le couloir du troisième étage de la résidence du Pont des Chèvres, au n° 11 de la rue Aristide Briand, où une quarantaine de demandeurs d’asile ont investi les lieux. Regards silencieux entre époux ... Les hommes se retournent et calmement, descendent les escaliers. (.....) “Vous, vous remontez et vous restez ici” ordonne Carole Gerbaud de OSER, en refermant la porte de pallier. “Mais ou sont les autres ?” s’interroge nerveusement la responsable de l’association. Les bénévoles avertis par ces paroles la rejoignent et aussitôt, le groupe des cinq militants “hors-la-loi” s’arme de courage pour affronter les autorités. “

Les policiers sont encore plus efficaces que les techniciens du DAL et la chétive protection rend rapidement son dernier soupir. Un face à face commence dans le hall. D’un coté, le Directeur de Bourg Habitat, entouré de ses subordonnés. En face, une poignée de salariés d’OSER. En faction devant la porte, deux plantons en uniforme, chargés d’interdire l’accès à d’éventuels renforts.

Bourg Habitat, par la voix de son Directeur, ordonne aux occupants de quitter les lieux. Le bougre dit qu’il est ici chez lui. De plus, comme à chaque fois que DAL réquisitionne un logement vide, il affirme que l’immeuble en question est destiné à la réhabilitation et que tout retard dans l’exécution du projet est hautement préjudiciable aux habitants de la ville, surtout les plus démunis, que le DAL prétend défendre. Pour un peu, sans la présence des occupants, les travaux démarreraient sur l’heure. Cette fois, Bourg Habitat soutient qu’il existe un projet de relogement des internes du lycée Edgar Quinet pour la prochaine rentrée scolaire. Pourquoi pas ? Mais nous sommes déjà le 4 juillet et il parait tout de même douteux que des travaux de cette envergure puissent être effectués en seulement deux mois. Excédé, un animateur du FAR se lâche, dit qu’il n’en peu plus, qu’il refuse de demander à des gens qui ont des enfants de dormir dehors.

Des ouvriers de l’office HLM investissent les étages et referment les appartements à clef, sous le regard interloqué des familles. Le concierge délateur est introduit dans le hall. On lui demande de désigner l’auteur de la supposée effraction. D’un doigt accusateur, il montre l’un des militants du DAL, lequel le traite aimablement de collabo. La Présidente de Bourg Habitat, se joint à la petite réception. En apprenant le nom d’un des instigateurs de l‘opération, elle tourne les talons horrifiée, comme si elle avait vu le diable. Quelques militants appelés à la rescousse se pressent devant l’entrée, mais l’accès à l’intérieur leur est refusé par les deux cerbères de faction. Un salarié du FAR qui s’était imprudemment risqué dehors ne peut plus rejoindre ses compagnons. Madame la Commissaire de police arrive sur les lieux. Monsieur le Directeur, très en verve, lui demande de faire évacuer l’endroit. Elle répond, avec sagesse, qu’elle doit d’abord analyser la situation. Au bout de deux heures de ce face à face tendu, les deux policiers quittent leur poste, bientôt suivi par les responsables de l’office. Avant de partir, Monsieur LUEZ ordonne la réouverture des appartements, provoquant l’agacement de ses collaborateurs. Fin du troisième round.

Dans le bureau du procureur.

Bourg Habitat veut aller vite. Dès le 31 Juillet, cinq familles de réfugiés sont assignées au TGI. Parallèlement une plainte est déposée contre le DAL et plus précisément contre l’un des militants accusé d’avoir changé le barillet de la porte d’entrée du CNRO. Le procureur décide de ne pas poursuivre mais de convoquer le Président du DAL ainsi que la personne incriminée, pour un rappel à la loi. Quand les deux militants entrent dans le bureau, sont déjà présents, outre Monsieur le Procureur de la République, Monsieur le Préfet, Madame la Commissaire de Police ainsi qu’un représentant de la DDASS. Le procureur confirme l’objet de la convocation. Le Président de Droit au Logement est considéré comme pénalement responsable des agissements du militant suspect, ce qui justifie sa citation. L’accusé reconnaît les faits. Le procureur admoneste les deux penauds. Il énonce les peines encourues pour les faits reprochés : grosse amende, pas mal de prison.

Mais au-delà de ce rappel à l’ordre, les autorités de l’État veulent entendre les arguments des coupables. Ils veulent connaître les motivations de ces trublions qui défraient la chronique depuis plusieurs mois. Ces derniers racontent comment, avec les adhérents d’OSER, ils se sont trouvés contraints de trouver des solutions pour éviter que les familles ne dorment dehors. Bien sûr, ils savent que ce n’est pas légal, mais la nécessité vitale est parfois plus forte que la loi. L’exemple de l’abbé Pierre est invoqué. L’écoute est attentive. On sent une certaine indulgence, presque de la sympathie. La conversation s’engage. Le procureur déclare qu’il parle en tant qu’homme et non plus en tant que représentant de la loi. Madame la Commissaire, impassible, ne dit rien. Mais on sent qu’elle approuve lorsque les deux complices expliquent les difficultés des policiers pour évacuer les familles qui refusent de quitter le FAR.. Monsieur le Préfet expose sans grande conviction les mesures prises par l’État pour sortir de l’impasse. Toujours l’humain derrière la fonction.

Au bout d’un moment, le Procureur demande aux deux militants ce qu’ils comptent faire si les arrivées ne diminuent pas. Ces derniers ne promettent pas de ne pas recommencer. Reprenant son rôle, monsieur le Procureur affirme qu’alors, il n’hésitera pas à les poursuivre, y compris pour des faits antérieurs. L’audience est levée.

L’été terrible.

L’administration d’un lieu de l’importance du CNRO n’a rien à voir avec celle de quelques appartements. La première chose à éviter, c’est l’installation sauvage. Une occupation, ce n’est pas un squatt. Le fait que les étages supérieurs de l’immeuble soient obstrués nous arrange. Nous décidons que l’installation des familles se fera de bas en haut, en fonction de priorités définies par OSER. Les étages seront ouverts au fur et à mesure, selon les besoins. Aucune famille ne sera installée sans avoir préalablement passé quelques jours au FAR. La découverte d’un passe général nous permet d’éviter toute effraction, toute dégradation des portes. L’ameublement, même sommaire, pose d’épineux problèmes. La Sonacotra nous fournit le principal de la literie, matelas et sommiers. Le CPA met à disposition quelques armoires, lourdes comme un cheval mort, et qu’il faudra hisser dans les étages. Par mesure de sécurité, nous ne remettons pas l’ascenseur en service. En cette saison, impossible de se passer de frigo. Ceux qui nous parviennent, sortis des caves et des greniers, sont souvent branlants. Les cuisinières électriques et autres plaques chauffantes (heureusement, l’immeuble n’est pas équipé au gaz !), sont pour le moins vétustes.

Des particuliers amènent de la vaisselle, des draps, des couvertures. Du matériel est également fourni par le FAR. L’équipe est sur le pied de guerre. Habituée à prendre en charge une soixantaine de personnes, elle se retrouve à gérer, à la fin de l’été, plus du triple. En plus de l’installation proprement dite, un important travail de suivi social se met en place. Il faut aiguiller les demandeurs d’asile vers les services compétents, SSAE, Préfecture, afin qu’ils concrétisent leur requête. Lorsqu’ils ont obtenu une autorisation provisoire de séjour (APS), il faut remplir les dossiers de demande de CMU. Les enfants sont dirigés sur la PMI pour les vaccins. En août débutent les inscriptions dans les écoles.

Pour la nourriture, nous faisons appel à la Banque Alimentaire qui fournit, deux fois par semaine, de quoi donner à manger aux occupants. Les premières distributions tournent à l’émeute, les familles prenant d’assaut le véhicule chargé de l’acheminement des denrées. Échaudés, nous aménageons un bureau pour réguler la répartition des colis que nous confectionnons préalablement. L’entretien des locaux ne va pas de soi, l’auto- organisation ayant ses limites. Quelques familles essayent sans succès d’établir des tours de ménage. Tout le monde n’a pas la même notion de la propreté. Les ordures s’entassent près des containers du quartier, désormais insuffisants. Une chatte et ses six petits, de race indéterminée, profitent de l’aubaine. Le travail des services de nettoyage de la ville n’est pas facile et ils se montrent d’une grande gentillesse.

Fréquemment, nous organisons des assemblées générales sur place. Près d’une douzaine de nationalités, issues de l’éclatement de l’URSS et de la Yougoslavie, est représentée dans l’immeuble : Tchetchènes, Géorgiens, Ukrainiens, Moldaves, Russes, Albanais, Kosovars, Bosniaques, Roumains, Arméniens, Kurdes. Pour pimenter le tout, les minorités ethniques ou religieuses de chaque nationalité témoignent des difficultés des hommes à vivre ensemble : Abkhases, Rums, Touches, Kevsoures et autres, au nom exotique et imprononçable. Quelques africains complètent le panorama.

Trouver des interprètes pose problème. Nous faisons appel à des demandeurs d’asile qui, présents depuis longtemps en France, parlent plus ou moins couramment la langue. Un professeur de russe, Jean-François Collomb, compétent et dévoué, répond présent à chacun de nos appels. Des animateurs parlant l’anglais s’improvisent traducteurs.

Le plus difficile est d’expliquer aux familles dans quelle situation elles se trouvent. Logées illégalement, elles doivent comprendre la précarité de leur situation. OSER et le DAL plaident inlassablement leur cause. Mais il n’y a plus de dialogue avec les autorités qui ignorent les demandes de rencontre. Nous savons que chacun, Bourg Habitat, Préfecture, oeuvre de son côté pour trouver une solution humainement acceptable.

Cependant les occupants de l’immeuble sont soigneusement tenus à l’écart. La menace de l’expulsion plane toujours.

En cette saison, les soutiens potentiels sont en vacances... Quelques militants du DAL, de la CIMADE, de Rasl’ƒront, esseulés, donnent la main pour les distributions de nourriture. Les quatre chats pelés des deux Ligues, celle des Droits de l’homme et la Communiste Révolutionnaire, se dépensent sans compter. La gauche officielle, la majorité “plus rien” comme on l’appelle en rigolant, est aux abonnés absents. Malgré un mélange apparemment explosif, il y a peu de tension dans l’immeuble. Des problèmes d’entretien des locaux, de tapage à l’occasion de beuveries, rien d’original pour une HLM. Malgré la belle saison, les enfants traînent rarement dehors, passé 21h. On sent chez beaucoup de familles l’aspiration à la tranquillité, l’envie de profiter d’un relatif confort, d’un chez soi, après les épreuves du voyage. Les manifestations d’entraide et de solidarité sont peu fréquentes. Les squatters qui tentent de profiter de l’opportunité pour s’installer, sont impitoyablement chassés par les salariés du FAR. Quelques trafiquants ou racketteurs, repérés, sont éconduits sans ménagement, avec menace de représailles en cas de récidive.

Les différenciations sociales subsistent, même dans l’ exil. Certaines familles ont de l’argent, ce qui leur permet d’améliorer rapidement leur quotidien : vêtements, meubles, appareils ménagers, télévision. On voit même fleurir quelques paraboles aux balcons.

Compte tenu des prix exigés par les passeurs, ce ne sont pas les familles les plus pauvres qui parviennent jusqu’ici. Les professions, pour ce qu’ils nous en disent, témoignent de cette situation : médecins, ingénieurs, professeurs.

Les aptitudes à la survie sont diverses. Les plus débrouillards font du recyclage et récupèrent ce qu’ils peuvent dans les déchetteries. Les moins honnêtes se livrent à de petits trafics. Le travail au noir permet de gagner quelques sous, même si les possibilités sont limitées dans une modeste ville de province. La présence de voitures, souvent de grosses cylindrées immatriculées en Allemagne ou en Belgique, alimente les conversations. Mystère non élucidé. Mais le Préfet lui même précisera, au cours d’ une réunion, que ses services de renseignements considèrent qu’il s’agit souvent de tacots, valant à peine leur poids de ferraille... Certains n’ont rien. Invités à déjeuner chez une famille Tchetchene, une mère seule avec ses deux enfants, nous mangeons assis sur les matelas, servis dans des boîtes d’emballage en polystyrène. Fin juillet, la situation se tend de nouveau avec Bourg Habitat. Une équipe d’ouvriers arrive sur les lieux et entreprend de condamner l’accès du cinquième étage, le dernier encore vide, afin qu’il puisse le rester. Le ton monte rapidement entre les représentants de l’office HLM et les quelques salariés d’OSER présents sur place. Quolibets et lazzis fusent dans l’allégresse.

L’ouvrage est à peine terminé que des renforts, passant par l’escalier de service, parviennent à l’étage condamné, lequel est aussitôt déclaré habité.

La situation tourne à la farce. On s’abreuve de sarcasmes à travers la porte en ferraille, qui ne protège rien. Les ouvriers de l’office, munis d’un téléphone portable, demandent à leur direction quels sont les ordres, et finissent par partir.

La justice suit son cours. Cent quinze personnes logent désormais au n° 11 de la rue Aristide Briand.

Le 7 août, le verdict tombe : le tribunal donne quinze jours aux occupants pour quitter les lieux, avec une astreinte de 80 francs par jour et par famille. Le 20 août, un meeting de soutien est organisé, à l’hôtel “Le temps des cerises”, en présence de Jean Baptiste Eyraud, porte parole de Droit au Logement Une centaine de personnes répond à l’invitation. Redoutant une nouvelle réquisition, les autorités mettent en faction, devant le commissariat, deux cars de CRS prêts à intervenir. Enfin réveillés de leur torpeur estivale, des militants des Verts, des Alternatifs, du PCF, et même un conseiller général du parti socialiste, apportent leur soutien, ainsi que la Confédération paysanne et la CFDT. Tous demandent au Préfet de surseoir à l‘expulsion tant que des solutions de relogement ne sont pas trouvées.

23 août. L’ultimatum parvient à expiration. Un militant dort sur place pour rassurer les familles inquiètes, et pour sonner l’alarme en cas d’intervention des forces de l’ordre. Mais le 24 au matin, point d’uniformes en vue.

Les jours suivants, la Préfecture fait savoir qu’elle ne souhaite pas avoir recours à la force publique, à moins d’être saisie d’une demande de Bourg Habitat. En écho, Madame Desfarges, Présidente de l’Office, affirme que sa “ préoccupation première est que les gens qui logent chez nous vivent bien, et aussi que les migrants soient accueillis de manière décente mais dans le cadre de la loi.” Bourg Habitat se déclare “prêt à participer à un relogement à deux conditions : en respectant la loi et par le biais d’une association habilitée par la Préfecture et qui ait pignon sur rue”. On devine que ce n’est pas à OSER que Madame la Présidente fait référence. L’association, coupable de “s’être servie” est d’ailleurs toujours tenue à l’écart des discussions.

L’atmosphère devient moins pesante au fur et à mesure que l’éventualité d’une évacuation musclée s’éloigne.

La vie continue. La plupart des enfants ont fait la rentrée scolaire. On déplore quelques incidents avec les habitants du quartier.

La presse note que certains habitants ne cachent pas leur hâte de voir les nouveaux voisins déménager. De courageux anonymes veulent faire signer une pétition, s’impatientent de la lenteur des autorités à mettre en oeuvre l’expulsion, menacent de ne plus payer les impôts locaux. Mais la journaliste qui enquête dans le quartier note “que les propos exprimés ne sont en général ni excessifs, ni xénophobes”.

Le 15 septembre, le FAR fête ses 25 ans d’existence. Cet anniversaire est l’occasion d’une parade au centre ville avec clowns, acrobates,et jazz-band. Parti du foyer, le défilé s’arrête au CNRO et les familles rejoignent la petite troupe.

Les salariés, dont certains sont sur la brèche depuis près de six mois, sont exténués. Le CNRO affiche complet et les familles qui arrivent sont de nouveaux accueillies au foyer. Fin de partie.

A la mi-octobre, nous recevons une convocation de Monsieur le Préfet. Ce dernier doit annoncer un plan de relogement de l’ensemble des familles qui occupent l’immeuble réquisitionné. Un nombre impressionnant de partenaires est convié à cette rencontre : député de la circonscription, maire de Bourg en Bresse , de certaines communes concernées par le relogement, associations humanitaires, carritatives, collectif pour l’égalité des droits et contre le racisme, Cimade, Émmaüs, etc.. Et, pour une fois, donc, le DAL et OSER. Juste avant la réunion, le Directeur de cabinet du Préfet, téléphone pour nous demander si nous sommes prêts à collaborer à l’installation des familles dans leurs nouveaux lieux d’hébergement. La réunion se tient salle du Parc, spacieuse et cossue, juste assez vaste pour contenir tout ce beau monde. Les journalistes patientent dans le couloir. Le Préfet annonce que toutes les familles se verront proposer une solution.

Celles dont les enfants sont scolarisés resteront sur Bourg en Bresse. Les couples sans enfants, ceux avec des bébés ainsi que les célibataires, seront répartis sur des communes avoisinantes, principalement Hauteville et Tenay. Le Préfet donne ensuite la parole à Jean-Michel Bertrand, maire de Bourg. Ce dernier réaffirme qu’il désapprouve les occupations d’immeuble mais qu’il se réjouit qu’une solution humaine soit finalement trouvée. Vient le tour d’André Godin, député PS de la première circonscription. Il plagie Rocard, ânonne quelques phrases sur l’impossibilité d’accueillir toute la misère du monde, et... désole son électorat. Les associations qui interviennent ensuite se félicitent de cette sortie de crise par le haut.

Tout va très bien. Mais cependant.... Non consultée sur la mise en place du dispositif jusqu’à ce jour, l’association OSER est pourtant la seule, et pour cause, à connaître avec précision le nombre et la composition des familles qui résident dans l’immeuble. Les autres “partenaires” ne savent que ce qu’ils ont lu dans les journaux. D’indésirable, OSER devient incontournable. Une réunion de travail se tient les jours suivants pour établir un “inventaire” précis et affecter les nouveaux logements. Opiniâtres, obstinés, les salariés du FAR, liste en main, négocient. 147 personnes seront finalement réinstallées entre le 22 et le 24 octobre.

Reste à effectuer le déménagement. L’Alatfa, s’est vue confier la supervision de l’opération. Mais ce sont à nouveau les militants du DAL, d’OSER, du collectif, qui descendent les meubles des étages, aident les occupants à boucler leurs cartons, chargent les véhicules.

Les logements mis à disposition sont entièrement équipés de neuf. Le pitoyable mobilier, les matelas ruinés, finissent dans les hangars d’Émmaüs, attendant une improbable utilisation. L’immeuble, en proie à une grande agitation, se vide peu à peu. Quelques enfants turbulents jouent dans les couloirs au milieu d’adultes qui regroupent leurs affaires. Infatigables, les salariés du FAR s’agitent, vont et viennent, répondent aux mille questions que posent les familles. Certaines sont mécontentes de devoir quitter l’agglomération et leur demandent d’intervenir auprès des autorités pour obtenir la faveur de rester à Bourg. Ils se montrent intraitables. La revendication, c’est un logement décent, point barre.

Les bagages s’entassent dans quelques voitures que possèdent les réfugiés. Des militants transforment leur automobile en taxis. Un car est chargé de conduire ceux qui partent à Tenay et Hauteville. Les représentants de Bourg Habitat sont présents. Ils veillent à refermer la porte de chaque appartement, aussitôt que le dernier occupant en franchit le seuil. Dehors, d’autres ouvriers entourent l’immeuble d’une palissade de métal et obstruent les ouvertures du rez de chaussée. Un mois plus tard, le 20 novembre, une nouvelle réunion se tient dans les locaux de la Préfecture en présence du Préfet, des services de la DDASS, des représentants de la Mairie, de la DDE. De nombreuses associations, parmi lesquelles Oser, Tremplin, l’Alatfa, le SSAE, la Croix Rouge, les restos du coeur, participent à la rencontre. Le relogement des occupants du CNRO ne règle, chacun en est bien conscient, qu’une partie du problème. Les familles continuent à arriver même si, à partir de la mi octobre, on note une baisse du nombre des arrivées.

Loin à l’est, l’hiver a déjà commencé et le froid qui s’ajoute à l’incertitude du voyage, fait sans doute hésiter les candidats à l’exil.

OSER est venue avec des propositions : création d’un accueil d’urgence pour les nouveaux arrivants, installation transitoire en immeuble collectif capable d’héberger 20 familles, relogement en CADA ou en appartement grâce à la cellule d’orientation gérée par l’Alatfa et qui fonctionne déjà.

La première proposition intéresse le Préfet. Elle sera concrétisée par l’opération “mobile home” décrite dans le présent rapport.

Concernant la mise en place d’un “sas”, les autorités ne veulent pas s’engager sans discuter de la question au niveau régional. D’autre part, le Préfet propose de suspendre les domiciliations, de “pincer les tuyaux”, selon l’expression désormais célèbre. Ce moratoire, les difficultés rencontrées pour désengorger les mobile home dans lesquels des familles restent plusieurs mois, au lieu des vingt et un jours prévus par la convention, seront sources d’ infinies controverses. Mais c’est une autre histoire...

Épilogue.

En cette fin d’année 2001, peu à peu, les réfugiés quittent le devant de la scène médiatique. Mais en coulisse, la vie continue. Le statut, plus que jamais, n’est accordé qu’au compte goutte. L’autorisation provisoire de séjour (APS) ne donne toujours pas le droit de travailler. Cet entre-deux, ce droit de séjour sans garantie d’hébergement et sans droit au travail, insécurise tout le monde. A commencer, bien sûr, les demandeurs, proies faciles des négriers qui les emploient illégalement et les exploitent sans vergogne. Mais également les services de la DDASS, dont les moyens sont limités. Et aussi les salariés du FAR qui sont en première ligne, 24h sur 24, pour assurer l’accueil.

Les déboutés ne partent pas, deviennent clandestins, sans papiers, risquent à chaque seconde l’emprisonnement, l’expulsion. Privés de droits, ces damnés ne peuvent assumer de devoirs. L’indigence nourrit la délinquance, la prostitution. Les 1800F alloués mensuellement à chaque adulte, ne suffisent pas aux besoins d’une famille. Et au bout de douze mois, ce secours s’évanouit. Même avec l’aide alimentaire, le loyer gratuit, les fins de mois sont difficiles. Les économies qui ont échappées à la voracité des passeurs s’épuisent rapidement.. Alors, il faut bien se débrouiller : faire la manche, travailler au noir, ou pire... Ceux qui souffrent le plus sont les célibataires, sur lesquels personne ne verse le moindre soupir. Derniers servis du dispositif de relogement, ils sont souvent réduits à vivre d’expédients dès la fin de leur prise en charge en CHRS. Certains, singeant le DAL, s’installent dans des appartements vacants. Sans soutien de l’association, ils sont rapidement expulsés, commettent de petits larcins. Poursuivis, il sont désignés à la vindicte populaire. Ah ! ces immigrés qui engendrent l’insécurité !

D’honnêtes intellectuels, débordés, craignant de l’être, ou qui, plus prosaïquement, veulent évacuer la difficulté, philosophent . N’y aurait-il pas, se demandent-ils avec gravité, de nombreux réfugiés économiques parmi tous ces immigrés ? Sans blague.... Et de fustiger tous ces pauvres qui encombrent les CADA et dénaturent le droit d’asile qui, affirment-ils, doit être garanti.

Quand certains incorrigibles humanistes rétorquent que tous méritent d’être secourus, nos penseurs, jamais à cours, répondent qu’il ne faut pas les illusionner, leur laisser croire que ce qu’on leur a raconté sur nos sociétés est vrai.

Si les chances de pouvoir rester sont quasi nulles, peut-être vaut-il mieux, dans ce cas, ne rien donner du tout. Comme ça, après, ils ne seront pas déçus. Et puis, accueillir toute la misère du monde, va provoquer un appel d’air et ça on ne peut pas se le permettre, avec tous ces chômeurs.

Égalité des droits, répondent nos indécrottables philanthropes. Si ils ont le droit d’entrer sur le territoire, ils doivent pouvoir vivre de leur travail. Ou bien l’état doit subvenir à leurs besoins jusqu’à la fin de la procédure engagée. L’autre solution, c’est la fermeture des frontières, le refus du droit d’asile, le renvoi des clandestins, les charters. Le talon de fer.

Dans le texte déjà cité, écrit en 1991, Dominique Castagnet raconte parlant d’une famille Albanaise : “Le départ avec un visa pour la “yougo” en décembre 90, la frontière italo-yougoslave à pied dans la montagne, la frontière italo-française assis dans le train qui ne s’est pas arrêté. Ensuite ils vont voir leur frère qui est “réfugié de l’ambassade de France” à Tirana en juillet 90. Il est à Belley dans un foyer de “France terre d’Asile”. Lui, il a le statut, mais eux ils n’ont rien, ils sont des clandestins dans ce foyer qui les renvoie, c’est la loi. Monsieur le Directeur n’y peut rien... On les renvoie où ? A Bourg. Le SSAE (Service Social d’Aide aux Émigrants) n’a pas d’argent, ils vont à Lyon, ils dorment dehors avec les enfants. La solution serait de mettre les enfants au Foyer de l’enfance, le père à l’Armée du Salut, la mère dans un foyer féminin. Ils n’ont pas voulu...... Et vous, vous auriez fait quoi ? Ils reviennent à Bourg. Pourquoi ? On ne sait pas. Le SSAE les signale au FAR qui est archi plein, nous sommes dans les journées glaciales de l’hiver. Le FAR décide en urgence de leur payer l’hôtel, car il n’a pas le droit d’héberger les enfants....(...).

Une décennie plus tard rien n’a vraiment changé.


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