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Documentation

Autogestion
Publié le mercredi 5 avril 2006

De l’autogestion à l’économie solidaire L’autogestion se veut être une forme d’organisation sociale privilégiant l’émancipation de tous les acteurs participant à la vie d’une entreprise. C’est donc une idée révolutionnaire, au sens du renversement d’un ordre établi selon le modèle de l’organisation pyramidale. Les années 70 furent sans aucun doute les années phare de l’autogestion et de la démocratie participative ; elles sont portées par un fort mouvement intellectuel et une presse engagée dans des combats en faveur du respect des femmes, des détenus des prisons, de l’écologie, de la libération des peuples colonisés et de l’aide aux pays en voie de développement. Très longtemps l’idée d’autogestion va constituer un peu la marque de fabrique de la CFDT (Confédération française et démocratique du travail). Le syndicat, né en 1964 d’une scission de la frange laïque de la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens), est alors très engagé dans les mouvements sociaux. Avec le Nouvel Observateur et les plumes des journalistes Jean Daniel et Jacques Julliard, ils constituent l’un des foyers les plus féconds de la deuxième gauche. Le parti socialiste, sur sa route vers le pouvoir, va lui aussi se saisir de l’autogestion pour rallier les suffrages du peuple de gauche. À la Convention nationale sur l’autogestion des 3 et 4 mai 1975, le parti socialiste va adopter à l’unanimité les Quinze thèses pour l’autogestion. Et puis le temps du pragmatisme et du libéralisme de gauche venant, l’autogestion va vivre ses dernières heures. Edmond Maire, élu à la tête de la centrale CFDT, va s’employer à expurger les directives de toute référence à cette idéologie. Quant au parti socialiste, tournant le dos à cette formidable figure que fut Jean Jaurès, il abandonne sans trop sourciller les références à l’idée de coopérative qui rappelle sans doute trop ce socialisme qui s’effondre à l’Est ; le principal parti de gauche rallie alors sans trop d’états d’âme les thèses de la libre concurrence et de la déréglementation des marchés. Il y aura bien un fulgurant secrétariat à l’économie solidaire qui ne durera que ce que durera la gauche au pouvoir. Pas assez sans doute pour que l’idée reprenne pied dans le champ du travail social et bouscule tout un secteur qui au fil du temps s’est profondément normalisé dans ses rapports au pouvoir et donc aux financements. À cet égard, la lecture du rapport du Conseil d’État intitulé Les associations et la loi 1901, cent ans après reste une référence (La documentation française, mars 2000). Alors, elles se comptent désormais sur les doigts d’une seule main les structures ou services du secteur social et médicosocial se revendiquant de l’autogestion. Faut-il pour autant décréter la fin de celle-ci ? Selon toute vraisemblance, seule l’histoire le dira.

Les résidents doivent-ils être associés aux luttes politiques les concernant ?

La loi du 11 février 2005, qui parle de participation citoyenne et du recouvrement du droit de vote par les personnes en situation de handicap, devrait en toute logique conduire l’ensemble des professionnels à réfléchir sur ce que peut être l’exercice de cette citoyenneté.

Dès lors que les difficultés rencontrées par une structure sociale et médicosociale ont forcément un impact sur les personnes accueillies, celles-ci peuvent-elles être ou non associées à des mouvements de grève et autres manifestations publiques ? Cette question est au cœur des pratiques du Far et l’un des ferments de l’autogestion. C’est en 1990, alors que la DDASS annonce la suppression de deux postes d’animateur sur le CHRS que, pour la première fois, une grève unit dans la lutte les résidents et les salariés. Ensemble, ils occupent le petit square Joubert situé en face de la préfecture de l’Ain qui à l’époque loge les locaux de la DDASS. Ensemble, à quelques jours de Noël, ils organisent le bivouac, empruntant les marabouts au parti communiste et recevant les renforts du secrétaire de l’union départementale de la CGT. La lutte publique pour la survie du Far se politise ; tandis que professionnels et résidents se comparent au village gaulois résistant encore et encore à l’oppression, le directeur de la DDASS de l’époque, Monsieur Verny, les surnomme quant à lui les « rogneux ». Une fois, la gêne occasionnée par le bruit de la sono et les odeurs des merguez pousse la préfecture à faire donner la police ; l’affaire se termine par une courte poursuite et quelques éducateurs menottés aux grilles de la préfecture. Quant aux professionnels du secteur du travail social, ils regardent tout cela d’un peu loin. Il est vrai que, en associant les résidents à leur lutte, les salariés du Far ont brisé un tabou : celui de la participation des publics accompagnés aux conflits et leur engagement dans les manifestations. D’aucuns parlent alors de manipulation de la population accueillie... En mars 2005, les résidents et salariés de l’association Oser, qui désormais gèrent le CHRS le Far, l’hôtel social Le temps des cerises, le 115 et un service d’accueil aux migrants, réinvestissent à nouveau le square Joubert (cf Lien Social, avril 2005, n°751). Ensemble, résidents et salariés vont passer trois jours et trois nuits dehors sous un bivouac de fortune dans le froid et sous la pluie. Les professionnels sont alors bien conscients des risques qu’ils prennent en plaçant ainsi dans une position délicate des personnes déjà fortement fragilisées par des parcours de vie chaotiques. Alors, en marge des revendications et de la démarche politique, un film intitulé Oser le faire a été réalisé, retraçant les faits et donnant la parole aux résidents. Pour beaucoup, c’était une première fois. « C’est la première fois... que je mettais les pieds dans un truc comme cela », dit l’un, « ... que je manifestais dans ma vie », dit un autre, ou « ... que je faisais une manifestation où l’on dort sur place », dit un troisième. Tous reconnaissent qu’ils étaient concernés par cette grève et qu’il était normal qu’ils soient là avec les salariés même s’ils disent aussi, pour l’un, « son angoisse d’être à nouveau sous les regards des passants », pour un autre « sa peur d’un possible débordement et le surgissement des violences », ou encore pour cette jeune femme « sa crainte de revivre des épisodes de sa vie où elle était enceinte et à la rue ». Au terme des trois jours de grève et alors qu’étaient bloqués tous les dossiers extrêmement urgents concernant le financement du CHRS, la pérennisation du 115 ou de l’accueil des familles et des travaux de mise en sécurité de l’hôtel social, les manifestants n’obtiendront, en tout et pour tout, qu’un rendez-vous avec le secrétaire général de la préfecture. Une représentation de l’association et des salariés sera alors reçue... sans les résidents, alors que ceux-ci sont représentés dans les instances directives de l’association. Mais le cabinet préfectoral a refusé qu’ils fassent partie de la délégation reçue, signifiant sans doute par ce geste même la place que ces derniers doivent occuper. Alors, par-delà les divergences liées au fond de cette affaire, la question qui se pose est bien celle de savoir si à une époque où l’on parle tant de la personne actrice de sa prise en charge, de droits et de dignité de la personne accompagnée dans un dispositif d’aide éducative ou de soin, de relation de services et de clients, si ces personnes-là doivent être maintenues à l’écart des problèmes qui les concernent en premier lieu. P.G.

Le Far, quelle relève ?

Jeune éducatrice spécialisée, Claire a choisi de travailler au Far. Comme une grande partie des jeunes de sa génération, elle est capable de s’engager sans pour autant rejoindre un parti ou un syndicat.

Claire, éducatrice spécialisée diplômée n’a que 25 ans. Elle appartient donc à la « génération Mitterrand », génération du socialisme au pouvoir ; elle n’a rien connu des années dites « soixante-huitardes » et de leurs luttes contre l’implantation des centrales nucléaires à Maleville, contre l’extension du camp militaire au Larzac, contre la liquidation de Lip et son sauvetage par les ouvriers et la création d’une coopérative, contre le pouvoir abusif de la gente masculine envers les femmes et donc pour le droit à l’avortement, à la contraception et à pouvoir disposer de son propre corps. Toutes ces luttes peuvent paraître aujourd’hui anecdotiques et pourtant elles étaient lourdes de sens et pleines de prémonition quant à la déréglementation présente des marchés et l’instauration d’un monde gouverné par la marchandisation des objets et des humains. Toutes ces luttes ont été remisées au hangar des accessoires dont elles sont parfois ressorties pour faire sourire ceux qui hier étaient au premier rang des manifestations et qui aujourd’hui siègent à la direction ou au conseil d’administration d’entreprises de presse, de culture ou d’autres choses. Le pragmatisme et le réalisme ont opéré leur travail sur les vieilles générations. Claire fait donc partie de cette jeunesse que la politique n’intéresse plus et pour cause puisque du socialisme au pouvoir elle retient, comme tant d’autres, les affaires des écoutes téléphoniques, les magouilles politiques, les histoires de corruption qui éclaboussent tous les hommes politiques jusqu’au sommet de l’État. Si à 19 ans et le baccalauréat en poche, elle présente le concours d’éducateur spécialisé, c’est pour répondre au désir, bien logé au fond d’elle-même, « d’aider les gens ». Aujourd’hui encore elle ne sait pas dire grand-chose de cette intuition qui au départ l’anime. Trop tôt encore peut-être pour mettre des mots sur un choix pourtant déterminant dans sa vie. Elle passe les sélections d’entrée dans les écoles de formation d’éducateur spécialisé, et réussit celle de Besançon.

Premiers pas de stagiaire sur le terrain de l’autogestion

En dernière année, elle décide de faire son stage long d’un an dans un établissement ou service accueillant des personnes en situation de grande précarité ou d’exclusion. Elle écume donc tous les dispositifs de la région, en débordant même sur les territoires limitrophes. C’est ainsi qu’elle découvre l’existence du Far à Bourg-en-Bresse. Elle est séduite et démarre son stage en mai 2002. Elle se trouve d’emblée confrontée à une réalité institutionnelle qu’elle ne soupçonnait pas. Elle qui jusqu’alors pensait que dans le champ du travail social, tout professionnel était forcément un militant, découvre un autre sens à donner à ce mot. Au Far l’autogestion n’est pas un vain mot même si elle ne colle plus tout à fait à l’idéologie du départ ; ici les salariés participent à toutes les tâches d’administration comme d’animation du quotidien. Ici le professionnel qui veut, peut. Il n’y a pas d’obstacle au désir de réaliser une démarche ou d’animer une activité hormis le fait de devoir prendre la parole en équipe et d’argumenter le choix devant celle-ci. C’est donc un lieu de stage idéal pour quiconque désire prendre des initiatives et s’impliquer dans son travail. Claire avoue aisément qu’un stagiaire est d’abord un élève qui se coule dans les directives données par le centre de formation et qui ne sait pas toujours très bien pourquoi il est là, en situation de responsabilité auprès d’une population dont il ne sait pas grand-chose. L’apprentissage se fait sur le terrain au contact direct, en essayant ce que soi et l’équipe pensent le plus adapté, en se plantant et en réajustant. Comme tout professionnel elle connaît les hésitations et les doutes, mais la philosophie de l’autogestion et de la parole libre est un excellent tuteur. Claire termine son stage en mai 2003 à la veille de son examen d’éducatrice spécialisée. Elle a décidé de faire son mémoire sur le Far et de réfléchir à l’impact de l’autogestion sur la qualité de la prise en charge des personnes accueillies. Une décision qu’elle ne regrette pas même si elle a été « ramassée » à la soutenance du mémoire. L’un des jurys n’acceptait ni le thème ni la prise de position tandis que l’autre jury, indépendamment du fond, laissait entendre un jugement plus favorable sur la rigueur de la construction du travail et de son argumentation. Mais c’est l’avis du premier jury qui a pesé et lui a valu un 2/5 au mémoire. Une note à la limite du seuil d’élimination et qui aurait pu peser lourd sur l’ensemble de l’examen. Mais Claire a tout de même eu son diplôme. Le diplôme en poche, elle est restée travailler au Far où elle a été embauchée. Si l’autogestion pour elle aujourd’hui n’a plus beaucoup de secret et si elle est toujours convaincue de l’impact positif de celle-ci sur la façon d’accompagner les résidents en CHRS, elle n’est toujours pas décidée à rejoindre un parti ou un syndicat. Entre les militants politisés et les professionnels instrumentalisés, elle représente peut-être une nouvelle race d’éducateur ayant envie de s’engager sans trop compter, ni ses efforts ni ses heures, sans pour autant s’aliéner à des directives idéologiques. Une manière d’être qui pourrait faire penser à un zapping intellectuel mais qui est peut-être tout simplement une nouvelle forme de liberté.

P. G.


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